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L'archipel des crises

Purges en Estonie

6 Juillet 2023 , Rédigé par Valentin Martin Publié dans #Histoire

Purges en Estonie

Purge, Sofia Oksanen (Stock, 2012)

 

La fable

En 1991, la jeune Zara s'apprête à quitter son Estonie natale pour se prostituer en Allemagne. Dans la rue sombre, un Volga noire apparaît. Elle s'en méfie: ces voitures du gouvernement ont l'habitude d'enlever (et d'écraser) les jeunes filles. En sort Pacha, qui après vingt ans de KGB, s'est reconverti dans le proxénétisme. Zara doit s'exécuter. L'homme se déshabille: un diable est tatoué sur son torse avec une "grosse bite velue". "Aussi grosse que la mienne!" ricane Pacha.

Elle rend une dernière visite à sa grand-mère, Aliide. Pour Zara qui n'a jamais eu le droit d'apprendre l'estonien, c'est un retour aux sources. Avec émotion, elles regardent ensemble une vieille tasse aux armoiries de l'Estonie. Sa grand-mère monte au grenier. Ensemble elles font un petit autodafé, brûlant tous les livres communistes qui appartenait à son ancien mari. "Toutes ces ordures lui salissaient les mains. Elle se lava les mains, mais elles étaient encore barbouillées." Son époux Martin (le bolchévik) le dégoûtait. Il avait des restes d'oignon entre les dents, ses pores étaient pleins de graisse, et "son odeur variait en fonction de ce qu'il avait mangé". Et quand il lisait le journal, "il se curait les ongles avec un poignard" (sic).

 

Derrière la fenêtre, s'élèvent des chants nationalistes: 'Estonien j'ai été fait, Estonien je resterai". Aliide est émue, cela lui rappelle tellement la voix de Hans, son beau-frère engagé dans l'armée nazie qu'elle a héroïquement caché pendant plusieurs dizaines d'années. Hans était un héros de la cause lettonne. Quand il sort de sa cachette, avec sa bible et son revolver en poche, il étrangle des communistes dans les bois. Ah! Hans! Pendant l'occupation allemande, le ciel était bleu, "là-bas tout était bien, les Allemands courtois, l'ambiance brillante et les harmonicas retentissaient." Ah! si seulement les nazis étaient restés. Et Oksanen de citer en exergue les vers de Rummo, poète estonien mais aussi homme politique : "7 millions d'années à entendre les discours du Fuhrer, les mêmes 7 millions d'années à voir les floraisons des pommiers".

Malheureusement les soviétiques ont repoussé le "libérateur" nazi. Leur arrivée déclenche l'hilarité car en marchant ils chantent: "nous combattons l'illettrisme". Débute 50 ans d'enfer. Les filles doivent se prostituer aux miliciens, on leur sert de la viande où grouillent des larves de mouche, on est obligé d'assister à des séances de cinéma de propagande sur Stalingrad, on se fait arracher les dents par des bouchers. Puis, un peu plus tard, on prend de l'iode à cause de Tchernobyl. Tallinn est situé à 1200 km, mais on ne sait jamais. Regonflé dans sa foi patriotique, Zara part pour Berlin. Devant le porc Pacha, son sang d'Estonienne ne fait qu'un tour. Avec la bravoure de Lisbeth Salander, et retrouvant le geste de ses ancêtres elle assassine le communiste.


 

La contre-fable

Jusqu'en 1917, l'Estonie était une province de la Russie tsariste. En 1917, la révolution a lieu, le soviet de Tallinn prend le pouvoir. Aussitôt, invasion militaire allemande, soutien des Franco-Britanniques (tout le monde réconcilié pour le besoin de la cause) au gouvernement anticommuniste de la diète. La création de l'Etat estonien est proclamé. En vertu du "droit à la libre détermination" des peuples de l'URSS, la Russie reconnaît l'indépendance et la souveraineté de l'Etat estonien.

En 1939, 70% de la population vit de l'agriculture. La crise économique frappe le pays depuis 1929. Comme toutes les économies capitalistes, l'Estonie trouve la parade à la crise: le fascisme (constitution fasciste de 1933). Arrivent les Allemands. STO, arrestation des communistes, l'Estonie est le premier pays "judenrein" (vide de juif). A partir de 1942, camps de travail forcé pour des dizaines de milliers de Juifs, et un camp d'extermination.

Avec l'aide de l'armée rouge, les communistes prennent le pouvoir. Oui, l'URSS a éradiqué l'illettrisme en presque vingt ans. La population augmente, le pays est industrialisé. Constitutionnellement, l'autonomie et la libre-détermination sont toujours reconnus, même si la dénazification du pays en rend l'application difficile. La prostitution est inexistante. Le cinéma de grande qualité, la langue estonienne enseignée et utilisée dans l'administration, le territoire médicalisé, la population bien nourrie (82kg de viande en 1988). Quant au niveau de vie, il est "le plus haut de l'URSS" (P. Lorot, Les pays Baltes, Que sais-je?, 1991).

Ne pas confondre la fin du communisme (en réalité le début de la restructaturation/perestroïka) du milieu des années 80 avec la partition de l'URSS en 1991. Avec la perestroïka, les choses vont très vite. Arrivée du trafic organisé (proxénétisme, drogue), privatisations, corruption des fonctionnaires par les privés etc.

De 1990 à 2010, la population perd 15% de ses habitants, la natalité baisse. La population moins nourrie (79kg/an de viande en 2010), sous-médicalisée (22/10000) http://www.statistiques-mondiales.com/estonie.htm). Le pays devient le bordel de l'Union Européenne (2è rang pour le nombre de prostituées par habitants), réapparition de la traite des blanches, prostitution de femmes malades mentales. Interdiction du communisme et enfermement des communistes, construction de statues à la gloire des Waffen-SS avec l'autorisation de l'Union Européenne.

La population estonienne ("demography in estonia" Wiki), croissante jusqu'en 1990, a perdu 250000 habitants de 1990 à 2010, soit environ 20% de sa population.

Il aurait fallu découvrir Purge un peu plus tôt. Il aurait été ainsi possible de faire appliquer la loi Gayssot en poursuivant le directeur éditorial André Bay, ancien vichyste et responsable de la traduction en français de cette fable révisionniste. Mais une oraison funèbre du Monde nous apprend que l'ami de plume de Brazillach est mort en 2013. Reste à lutter contre ses confrères, eux bien vivants. Il suffit de se diriger vers les responsables des prix pseudo-indépendants qui ont récompensé le livre et en ont fait un best-seller. Sans trop de surprises, on tombe sur des piliers du patronat qui, il s'agit de préserver leurs intérêts, savent s'intéresser à la culture : François Pinault (prix FNAC), Lagardère (prix Femina) et l'OMC (prix du roman européen). Mais au fait qui a parlé de purges?

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