La question des Sudètes
La question des Sudètes
Alois Nebel, Tomas Lunak , 2011
Le film tchèque « Alois Nebel » (2011) est une peinture cauchemardesque de l’ère communiste de la République Tchèque. Alois Nebel est un Tchèque, élevé par Dorotka, une Allemande des Sudètes. Toute sa vie a été gâchée par l’arrivée des Russes. En 1945, ces Allemands doivent partir par wagons entiers vers l’Allemagne. Quarante ans plus tard, il se souvient encore de la femme couchée sur le quai de la gare et du cadavre d’un homme (son père ? l’amant de sa mère ?) tué de sang-froid en pleine gare. « Nebel », « Nebel » : un énorme train arrive dans les montagnes enneigées pour emmener ces familles. Ces images nous invitent à faire le rapprochement avec les convois de la Shoah, baptisé « Nacht und Nebel » D’ailleurs, l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques n’était-il pas, à l’image du régime nazi, un « régime totalitaire » ? Les soviétiques étaient-ils autres choses que des maîtres-chiens, des conducteurs de chars, des fonctionnaires alcooliques et des tortionnaires en blouses blanches agissant dans les hôpitaux psychiatriques, avec la complicité de la police secrète ?
Ce film est bien de son temps. En 2008, le Conseil Européen adoptait la Déclaration de Prague, à l’initiative du gouvernement tchèque, visant à terme à interdire le communisme en Europe. Drapeaux et jeunesses communistes (KSM) – et par là-même la possibilité même le droit à la lutte des classes - ont été interdits en République Tchèque, alors que des manifestations néo-nazies se sont faites avec l’appui du gouvernement. En 2011, les hommes politiques socio-démocrates (Sarkozy en tête) n’auront pas manqué de se déplacer sur le tombeau de Vaklav Havel. La musique soviétique fut-elle autre chose qu’un bruit de bottes avec laquelle il faut régler ses comptes à coups de hache ? Effectivement, communisme, nazisme, tout ça dans le même sac. De toutes façons, dans le brouillard, tous les chars se ressemblent.
Les Allemands des Sudètes étaient des nazis. Montagnes de Jesenik, ses collines, ses vallées, sa neige et ses sapins, sa proximité avec la frontière polonaise où se trouvaient la quasi-totalité des camps d’extermination. En 1938, paradis perdue de l’enfant Nebel dans les bras de Dorotka, plus de 97% des Allemands des Sudètes votaient Hitler, et non moins de 18% adhéraient au parti nazi (la moyenne sur toute l'Allemagne n'était estimée qu'à seulement 7 %), ce qui firent d'eux les plus solides soutiens au régime d'Hitler. Simples sympathisants ? Liberté d’opinion ? Certains ont été les piliers de l’administration nazie du protectorat. Et l’industrie de Bohème Moravie était le centre de production d’armement du Reich. Les Tchèques qui vivaient jusqu’alors en république de Tchékoslovaquie sont devenus des colonisés des Aryens.
Alors les communistes n’ont-ils fait autre chose que de récupérer en 1945 les clefs de la dictature ? Le train de la Shoah et le train des déportés des Allemands des Sudètes (qui seront paisiblement installés dans des villes nouvelles de Bavière) : même combat ? Comme partout en Europe occupée, le gros des forces résistantes au fascisme était des rouges. La plus grande partie de l’Europe fasciste a été libérée par les Russes. « Il n'est pas un bon Français qui n'acclame la victoire de la Russie. » (20 janvier 1942, De Gaulle) Quand dès 1942, des résistants comme De Gaulle voyaient « monter au zénith l'astre de la puissance russe », le jeune Tomas Lunas ne voit que brouillard et bruit de bottes.
Les Russes ont rétabli la République de Tchékoslovaquie. En 1946, c’est un héros de la résistance tchèque, Klement Gottwald, qui est élu président au suffrage universel. Aloïs Nebel a (à 97% de chance près) été élevé par des Nazis. Comme les Cioran, Ionesco, ou Paul Ricoeur, il est normal qu’il ait quelque chat noir sur la conscience, et quelque peine à entrer dans la deuxième moitié du XX ème. Alors le débat est ouvert : le déplacement des Sudètes, nouvelle Shoah ou magnanimité des communistes qui auraient pu trouver une solution beaucoup moins pacifique de « dénazifier » ces belles montagnes ?
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