Faut-il regretter la RDA ?
Faut-il regretter la RDA ?
Good Bye Lenine (Wolfgang Becker, 2003)
- « Un cheeseburger avec deux frites, sauce mayonnaise ! ordonne l’homme assis dans sa grosse Volvo.
Une main sort de la guérite dans la nuit.
-« Bon appétit et merci d’avoir choisi Burger King », répond la serveuse.
C’est sur ces phrases poétiques qu’en 1990 s’initient les retrouvailles d’un père et de sa fille après quinze ans de séparation. Lui, après avoir abandonné sa famille pour des raisons politiques, est devenu un riche médecin de Berlin Ouest, portant des lunettes aux grosses montures dorées et habitant une riche villa à Wannsee. Elle, jeune fille mère de Berlin-Est vient d’abandonner ses études d’économie pour se déguiser en soubrette Burger King. Arianne avertit son frère Alex, qui s’empresse de rendre visite à son père. Ce soir d’automne 1990, le docteur fête son anniversaire. Ses collègues qui lui servent d’amis remuent leurs bassins aux accords d’une musique jazzy exécutée par un orchestre endimanché. On rit, un verre de cocktail orné de rondelles d’oranges à la main, aux blagues d’un ami du docteur : « Allons, Robert, viens faire le discours. On sait que que dans ce genre de circonstances, tu préfères te cacher aux toilettes. » Malaise d’Alex devant cette situation fangeuse, qui choisit de s’en aller. Telle la statue de Lenine déboulonnée et emmenée à la casse par un hélicoptère de guerre, la figure du père s’effondre. Malaise aussi d’Arianne qui préfèrera lui tourner les talons. Comme le dit Alex, il semble que Robert et lui appartiennent « résolument à deux mondes différents ». Depuis plusieurs mois, la mère des deux jeunes Berlinois, la bouleversante Christiane (Katrin Sass), est en train de mourir. Il lui faut éviter toute émotion cardiaque. Et pour ne pas lui révéler la triste vérité de l’annexion de la R.D.A. par la R.F.A., Alex passe ses journées à rassembler les vestiges d’un monde en ruine, tels ces petits cornichons de Spreewald au goût unique de la R.D.A. disparue. Entre le père et la mère, entre le Cheeseburger et le cornichon, ce sont deux mondes inconciliables.
Burger King est d’abord le symbole de la contre-révolution économique qui s’accomplit en 1990. Tout un peuple se retrouve spollié de ses possessions par une vague sans précédents de privatisations. Sur les décombres d’une société sans clochard ni chômeur, on voit apparaître des hommes en train de faire les poubelles. Et le cortège de tous les maux sociaux que nous autres connaissons trop bien : travail épuisant d’Alex, licenciement sans motif du jour au lendemain de la fille du voisin ; interruption des études d’économie d’Arianne faute de financement ; crise de l’immobilier : leur soixante-dix-neuf mètres carré se transforme en une collocation surchargée ; fermeture des hôpitaux d’excellence, exode des médecins comme le docteur Wagner ; fermeture des grandes écoles supérieures telle l’école polytechnique qui avait permis d’envoyer le premier Allemand dans l’espace (Enfant, Alex se voyait déjà « déchiffrer le cosmos pour le bien être de l’humanité ») et de lancer la révolution industrielle des puces électroniques, et dont les enseignants émérites du peuple finissent alcooliques ou recyclés dans le privé ; fin de l’économie planifiée rationnelle où la production était indexée sur les besoins des citoyens, et de fait du très louable métier de Christiane qui consistait à rédiger les réclamations des citoyens aux responsables de la production, marchandisation de tous les biens. Anxiété à l’idée d’avoir égaré le livret d’épargne jusqu’alors inutile, apparition des milices privées et des vigiles pour surveiller les empires privés (banque et tour Coca Cola).
Mais, plus qu’une économie, Burger King est l’emblème de toute une culture qui est en train de disparaître. Car comme on dit chez Quick, « tout est affaire de goût ». Le sandwich représente, derrière les apparences hygiéniques, propres sur soi des entreprises neuves, la décadence d’une société. Toutes les pages écrites sur le mauvais goût est-allemand amènent aussi à réfléchir. Le goût de l’ancien appartement de Mme Kirner est-il si douteux ? Reproductions de Picasso, instruments de musique, piano, guitare, bibliothèque, livres d’Anna Seghers en devanture, meubles anciens. Tout ça mérite d’aller à la casse. Vivement qu’on les remplace par d’hypocrites icones, une télé satellite et par des meubles Ikea. Derrière la graisse du Cheese Burger, c’est la pornographie décadente de l’occident qui se fait sentir. Tels les films des sex shops où des femmes enduisent leurs seins de chantilly et devant lesquels s’entassent des troupeaux de badauds voraces : premières visions de la RFA, et qui contrastent bien avec la vision de la femme qu’amène l’élève-infirmière Lara, un « ange venu d’URSS ». Telle la pub qui utilise des moyens militaires pour transformer les esprits des citoyens en homo economicus : énorme Zepelin évoquant la Première Guerre Mondiale « Test the West », immense affiche « Trink Coca Cola » tendue sur les façades d’immeuble par deux alpinistes et remplaçant toute affiche rouge symbolisant le sang du peuple, réclame de lingerie, réclame de clopes, réclame de bagnolesi. Ce sont les caves pleines de toxs, et de skin-head (échos aux florissantes croix gammées dans la cage d’ascenseurii) écoutant du hard metal belliqueux dans une atmosphère de messe noire festive. Ce sont les centaines d’overdoses que les informations socialistes dénonçaient. Derrière le Cheese Burger ce sont tous ces excès d’une vie d’accélération sans fin, et face à laquelle le petite monde de Christiane semble le « havre de paix » où Alex peut enfin se reposer.
Tous ces détails, Alex peut les empêcher d’entrer dans la chambre de sa mère. Mais pour son malheur, un jour, Christiane, lasse de manger des cornichons, émet l’envie de regarder les informations télévisées. Alex est contraint de créer lui-même ses informations à la manière de la télévision socialiste déchue. Alors la machination d’Alex doit changer d’ampleur. Ce n’est plus seulement une quête « östalgique » des objets du passé qu’il entame : cornichons de Spreewald, moka fixe, et vêtements de la production plannifiée. C’est une réelle modification des représentations de l’époque. Pour les transformer, il reprend une à une toutes les images sorties du contexte qui furent pour nous spectateurs de TF1/A2, nos premiers souvenirs. Pour nous autres pleins de certitudes sur la débilité sénile du régime de Honecker, qui ne retenons de la R.D.A. que la mort des émigrants sur le mur, et les répressions de la Stasi, alors, pour nous autres, cette transformation de l’information, peut devenir conversion idéologique. C’est là sans doute l’acte fondateur qui, avec l’amour qu’il voue à sa mère mais aussi à sa « chère patrie socialiste », donne ensuite la force à Alex de se lancer à la quête des cornichons de Spreewalde. Et qui sait, avec notre aide peut-être, un jour de « rédécorer tout Berlin » ?
Sur la question des dérives de la société de consommation, et plus particulièrement de l'obsolescence programmée, voir l'excellent documentaire d'Arte « Prêt à jeter » :
« A cette époque [dans les années 50], les détracteurs de la société de consommation ont souligné ses failles. Mais ils n’ont pas proposé d’alternative, car à l’époque elle existait déjà de l’autre côté du Rideau de Fer. A la fin des années 50,… il semblait encore possible que le communisme s’impose au capitalisme comme système économique et politique. L’économie communiste ne se vendait pas sur le libre-marché mais sur la planification centralisée par l’Etat. Dans ce système […], l’obsolescence programmée n’avait aucun sens. En Allemagne de l’Est, l’économie communiste la plus performante, les normes officielles stipulaient que réfrigérateurs et machines à laver devaient durer 25 ans. « J’ai acheté ce réfrigérateur est-allemand en 1985, dit l’ historien Helmut Hoge. Donc, il a au moins 24 ans. L’ampoule date de la même époque, je n’ai jamais eu à la remplacer. Elle a aussi presque 25 ans. »
En 1981, une usine de Berlin-Est lance une ampoule longue-durée. Le fabricant est-allemand présente son ampoule à la foire internationale de Hanovre de 1981 à la recherche de clients en occident. Leurs collègues occidentaux de l’OSRAM ont dit : « – Vous allez détruire vos propres emplois. » Les ingénieurs de l’est répondu : « – Non au contraire, en économisant nos ressources et sans gaspiller de tungstène, nous sauverons nos emplois. » Les acheteurs occidentaux ont refusé l’ampoule.
En 1989, après la chute du Mur de Berlin, l’usine a été fermée et la production s’est arrêtée. Aujourd’hui on ne la trouve que dans les musées et les expositions.
Vingt ans après la chute du Mur, le consumérisme effrénée est aussi bien présent à l’Est qu’à l’Ouest. »
(« Prêt à jeter », Cosima Dannoritzer, 15/02/2011, Arte, 00h44m, https://www.youtube.com/watch?v=XMfz8Cbyxl0)
ii Cf. Alfred Wahl, La seconde histoire du nazisme dans l’Allemagne Fédérale depuis 1945, Armand Colin, coll. « les enjeux de l’histoire », 2006.
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